Photographie en voyage : adopter une approche éthique

Auteure : Salomé Musart
Temps de lecture : 5 minutes

Les photos sont souvent au cœur de nos souvenirs de voyage. Elles témoignent des paysages découverts, des rencontres vécues et des émotions ressenties. Mais derrière chaque image se trouvent aussi des personnes, des cultures et des réalités qui méritent d’être considérées avec respect. Ce que nous choisissons de photographier et de mettre en lumière peut avoir un impact sur les personnes et les communautés représentées. Photographier, c’est donc aussi faire des choix : prendre le temps de comprendre ce que l’on donne à voir, respecter les personnes et les cultures rencontrées et contribuer, par nos images, à les valoriser plutôt qu’à les réduire à une simple représentation.

Crédit photo : Sarah Salem

Lorsqu’en tant que personnes privilégiées venant des pays du Nord, nous voyageons dans des pays du Sud, photographier des personnes sans leur consentement ou capturer leur quotidien parce qu’il nous paraît « original » contribue à les réduire à un simple objet de curiosité et à créer une vitrine touristique erronée. Certaines images participent aussi à exotiser des modes de vie ou à romantiser des situations de précarité, sans tenir compte de l’histoire, de la dignité et de la résilience des personnes concernées.

Avant de prendre une photo, il est utile de s’interroger : cette même photo serait-elle prise dans un autre contexte, notamment dans son propre milieu de vie? Cette réflexion repose sur quelques principes essentiels : le consentement, le respect de la dignité des personnes, le contexte dans lequel l’image est prise et la manière dont celle-ci les représente. Toutes les situations ne se prêtent pas à la photographie. Les images représentant une souffrance manifeste, par exemple à la suite d’une catastrophe naturelle ou une personne en situation d’itinérance, soulèvent des enjeux importants liés à la dignité des personnes.

Les photographies d’enfants et de mineurs méritent une attention particulière. Dans de nombreuses destinations, il est fréquent de voir des voyageurs photographier des enfants qui jouent, saluent les visiteurs ou vaquent à leurs occupations. Pourtant, une telle pratique serait rarement jugée acceptable dans leur propre milieu de vie. Au-delà du consentement d’un parent ou d’un responsable, ces images soulèvent des enjeux liés à la vie privée, à la sécurité et à la dignité des enfants. Leur présence, leur apparence ou leur environnement ne devraient pas, à eux seuls, justifier qu’ils deviennent un sujet photographique.

Crédit photo : Sarah Salem

Le regard que nous portons sur un territoire compte aussi. Choisir de ne photographier que des quartiers défavorisés ou des bâtiments délabrés contribue à diffuser une image incomplète d’un pays et à renforcer certains stéréotypes. À l’inverse, montrer la diversité des lieux, des initiatives, des paysages et des communautés permet de raconter une histoire plus juste. 

Cette réflexion rejoint également le concept de « poverty porn » (ou « pornographie de la pauvreté »), qui désigne la représentation misérabiliste de personnes en situation de pauvreté afin de susciter une réaction émotionnelle. Même sans mauvaise intention, certaines photos alimentent ce regard réducteur. 

Tous les moments ne sont pas non plus destinés à être photographiés. Certaines cérémonies, pratiques spirituelles ou événements communautaires demandent discrétion et respect. 

Dans plusieurs communautés autochtones, par exemple lors d’un pow-wow, certaines danses ou cérémonies ne peuvent pas être photographiées. Il est recommandé de se renseigner sur les usages locaux avant de photographier, de s’intéresser au déroulement de l’événement et de vérifier quels moments peuvent être photographiés. 

Au-delà de ces enjeux, la photographie peut avoir des conséquences concrètes sur la vie des personnes lorsqu’elle devient un objet marketing répondant aux attentes des touristes. Par exemple, au Pérou, dans des lieux comme Cuzco, Arequipa ou la Montagne aux Sept Couleurs, des femmes en tenue traditionnelle posent avec des alpagas contre rémunération. Si cette pratique constitue une source de revenus, elle transforme aussi la photographie en transaction commerciale. Le lien humain s’efface au profit d’une relation marchande où ces femmes deviennent des attractions touristiques. La relation humaine laisse place à une simple transaction dans laquelle la rencontre se limite parfois à demander le prix de la photo. Cette logique touche également les animaux, comme les alpagas, dont les conditions de vie peuvent être dégradées afin de répondre à une activité économique devenue essentielle pour la subsistance de certaines familles.

Les photos peuvent toutefois devenir un formidable outil de valorisation lorsqu’elles mettent en lumière les initiatives locales, les savoir-faire, l’artisanat, les hébergements communautaires, les projets portés par les habitants. Partagées avec les personnes concernées, avec vos proches et publiées en identifiant les organisations locales, elles contribuent à faire connaître un territoire autrement.

Avant de photographier une personne, l’obtention de son consentement constitue une pratique essentielle. Un sourire, un geste vers votre appareil ou quelques mots suffisent souvent, même lorsque vous ne parlez pas la même langue. Lorsque la personne y consent, un échange peut enrichir la rencontre. Lui montrer la photo ou proposer de la lui transmettre, lorsque cela est possible, contribue à établir une relation plus respectueuse. La photographie peut alors devenir un véritable moment de rencontre plutôt qu’un simple souvenir.

Crédit photo : Sarah Salem

Enfin, il n’est pas nécessaire de tout photographier. Certains moments gagnent à être pleinement vécus plutôt qu’immortalisés. Il vaut  toujours mieux de rencontrer les personnes avant de les prendre en photo et il importe de s’assurer que cette dernière respecte la dignité des personnes et qu’elle rend compte de manière fidèle de la réalité du lieu. 

Voyager autrement, c’est aussi apprendre à regarder et à rencontrer avant de photographier.

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